Les gens n'ont plus d'espèces : comment les artistes de rue s'adaptent
30 à 50 % des gens qui s'arrêtent devant un artiste de rue n'ont plus d'espèces. Voici ce que font les musiciens et guides qui ne perdent plus ces pourboires.

Je me souviens d’avoir traversé la place du Capitole à Toulouse un samedi après-midi de mai. Un guitariste s’était installé près de la fontaine. Il jouait bien — vraiment bien — et une vingtaine de personnes s’étaient arrêtées autour de lui. À la fin d’un morceau, une femme dans la quarantaine a sorti son téléphone, l’a pointé vers lui et a filmé trente secondes. Elle souriait. Puis elle a rangé son téléphone, a regardé l’étui à guitare ouvert sur le sol, a fouillé son sac — et s’est redressée, mains vides. Elle lui a dit simplement : « c’était vraiment beau. » Et elle est repartie.
Elle l’avait filmé. Elle avait pris une photo de lui pour ses réseaux. Elle avait genuinement apprécié ce qu’il faisait. Mais elle n’avait pas d’espèces, et il n’y avait aucune autre façon de lui donner quelque chose.
Le guitariste m’a dit plus tard que cette scène se produisait plusieurs fois par jour, sans exagération. Pas de manière exceptionnelle. Chaque jour.
Une évolution qui s’accélère
La France a longtemps résisté à la dématérialisation des paiements. Comparée à la Suède ou aux Pays-Bas, elle était perçue comme un pays encore attaché au liquide — les marchés, les boulangeries, les pourboires laissés sur les tables des bistrots. Tout ça existait, et existe encore en partie.
Mais les chiffres racontent une histoire différente depuis 2020. Le paiement sans contact — déjà en progression avant la pandémie — a fait un bond considérable pendant le COVID, quand les commerces encourageaient activement l’absence de manipulation de billets. La Banque de France a documenté cette accélération : les paiements sans contact ont progressé de façon spectaculaire entre 2019 et 2022, et contrairement à ce que certains espéraient, cette progression ne s’est pas inversée après la levée des restrictions.
Aujourd’hui, le plafond du paiement sans contact est à 50 € en France. Apple Pay et Google Pay sont acceptés dans la quasi-totalité des grandes surfaces, des transports en commun des grandes villes et des commerces modernisés. Le virement instantané via Wero — l’application qui a succédé à Paylib — est désormais proposé par la plupart des grandes banques françaises. La structure existe. Les gens l’utilisent.
Pour un artiste de rue à Lyon, à Bordeaux ou dans le Marais à Paris, tout cela se traduit par une réalité très concrète : le public qui s’arrête devant lui est de plus en plus souvent un public qui n’a pas de pièces dans les poches.
Le cas particulier des touristes étrangers
Il y a une distinction importante à faire entre le public local et le public touristique.
Un habitant de Nantes qui se promène dans le centre-ville un week-end pourrait, en théorie, avoir des espèces s’il avait anticipé d’en avoir besoin. Il a fait le choix, progressivement, de ne plus en porter. Mais un touriste américain, britannique, australien ou japonais qui arrive à Paris avec sa carte bancaire étrangère n’a souvent tout simplement jamais eu l’occasion de retirer des euros. Il paie son hôtel par carte, son métro par carte, ses restaurants par carte — et il n’a aucune raison de passer par un distributeur si sa vie quotidienne fonctionne sans.
Ces visiteurs sont souvent parmi les plus généreux quand ils ont une façon de donner. Un touriste américain qui découvre un conteur place des Vosges ou un musicien de jazz dans le Vieux-Port à Marseille est souvent dans un état d’esprit particulièrement réceptif — il vit quelque chose qu’il va raconter à son retour. Si vous lui donnez un moyen de vous remercier depuis son téléphone, beaucoup d’entre eux le feront volontiers. Si la seule option est des pièces qu’il n’a pas, il repart avec l’expérience et vous avec rien. Ce visiteur était prêt à donner bien davantage qu’une pièce symbolique — les montants habituellement laissés sur un free tour en donnent une idée concrète.
Dans les zones touristiques des grandes villes françaises, la proportion de passants sans espèces en poche peut atteindre 50 à 60 % pendant les périodes de haute saison. Ce n’est pas une estimation pessimiste — c’est ce que rapportent les artistes qui ont commencé à suivre ce chiffre de près.
Ce que font les artistes face à ce constat
Les réponses varient beaucoup selon les personnes, leur âge, leur rapport à la technologie et leur type de pratique artistique.
Certains ne changent rien. Ils continuent avec leur chapeau ou leur étui ouvert, estimant que les gens qui veulent donner trouveront un moyen. C’est une position compréhensible, mais elle coûte de l’argent de façon invisible et croissante.
D’autres ont essayé les terminaux de paiement. Un terminal portable comme ceux qu’on voit dans les petits commerces peut fonctionner pour un guide qui termine une visite et peut gérer les paiements un par un. Mais pour un musicien de rue dont le public s’éparpille en trente secondes à la fin d’un morceau, un terminal crée une file d’attente qui tue l’élan du moment. Les gens qui attendaient leur tour s’en vont. Le terminal résout le problème du paiement sans espèces, mais en crée un autre. Un comparatif des solutions disponibles pour recevoir des pourboires sans espèces montre clairement pourquoi le QR code s’impose dans la plupart des situations de groupe.
La troisième option — celle qui gagne du terrain rapidement — est le QR code. Un QR code imprimé sur une affichette, collé sur l’étui à instrument ou glissé dans un cadre visible ne demande aucun matériel spécifique, ne crée aucune file, et peut être utilisé simultanément par plusieurs personnes en même temps. La personne scanne, une page de pourboire s’ouvre sur son téléphone, elle choisit un montant et paie avec Apple Pay ou Google Pay en deux secondes. Fini.
Les musiciens du métro parisien : un cas d’école
Les musiciens agréés du métro parisien occupent une position particulière dans ce débat. Leur public est en grande partie constitué de voyageurs qui ont déjà leurs mains chargées, leur esprit ailleurs, et pour beaucoup d’entre eux — surtout sur les lignes touristiques — aucune pièce en poche.
Plusieurs musiciens du métro ont expérimenté les QR codes depuis 2022. Le placement est crucial : le code doit être visible depuis le passage sans qu’on ait besoin de s’approcher, avec un texte court et clair. « Scanner pour donner » fonctionne mieux que toute explication élaborée. Les gens comprennent les QR codes depuis la pandémie — ils ont pris l’habitude de les utiliser pour consulter les menus, accéder aux espaces culturels, vérifier leurs certificats. La méfiance initiale a largement disparu.
Ce qui ressort des retours de ces musiciens : les personnes qui scannent sont presque exclusivement des personnes qui n’auraient pas donné en espèces. Il n’y a pas de cannibalisation des pourboires en liquide. C’est du revenu supplémentaire, pas un transfert.
La question du montant moyen
Un détail intéressant ressort des comparaisons entre pourboires en espèces et pourboires sans espèces : les montants ne sont pas comparables de la façon qu’on pourrait croire.
Quand quelqu’un donne en espèces, il donne ce qu’il trouve dans sa poche. Souvent des pièces — un euro, deux euros, quelques centimes. Parfois un billet de cinq, rarement un billet de dix. Le montant est conditionné par ce qui est physiquement disponible.
Quand quelqu’un paie depuis son téléphone, il choisit sur une page où les montants sont présentés clairement — 3 €, 5 €, 10 €. La friction de « chercher la monnaie exacte » disparaît. La gêne de tendre une pièce de 50 centimes à quelqu’un dont on a apprécié le travail disparaît aussi. Les retours de plusieurs artistes de rue indiquent que le montant moyen d’un pourboire sans espèces est souvent supérieur au montant moyen d’un pourboire en espèces — précisément parce que les montants ronds sont la norme sur une interface numérique.
Ce n’est pas systématique, et cela dépend du contexte et du public. Mais l’idée que « les gens donnent moins par téléphone » ne correspond pas à ce que vivent les artistes qui ont expérimenté les deux options simultanément.
Ce qui change concrètement
Pour un artiste de rue installé sur une bonne place — disons une rue piétonne à Bordeaux, ou le bord de la Seine à Paris pendant l’été — le calcul pratique est assez simple.
S’il y a quatre heures de performance dans une journée, avec en moyenne trente personnes qui s’arrêtent au moins une minute par heure, cela fait 120 personnes. Si 40 % d’entre elles — soit 48 personnes — auraient voulu donner quelque chose mais n’avaient pas d’espèces, et que l’artiste n’a aucune solution alternative, ces 48 personnes repartent les mains dans les poches.
Avec un QR code visible, même si seulement un tiers de ces 48 personnes le scannent — soit 16 personnes — à 5 € en moyenne, c’est 80 € de revenu supplémentaire par jour qui n’existait pas auparavant. Sur une saison de quinze semaines à cinq jours de performance par semaine, ce calcul devient significatif.
L’adaptation, pas la révolution
Ce qui est frappant dans les conversations avec les artistes qui ont adopté des solutions sans espèces, c’est à quel point l’adaptation a été simple une fois franchie la première résistance psychologique. Personne ne décrit une transformation radicale de sa façon de travailler. Pour les guides qui utilisent également ces dernières minutes pour collecter des avis, les deux démarches se renforcent : obtenir plus d’avis Google et recevoir des pourboires sans espèces reposent sur le même geste — présenter un QR code au bon moment. Ils ont imprimé un QR code. Ils l’ont mis dans un endroit visible. Ils ont éventuellement ajouté deux mots sur leur pancarte. Et les premières scans sont arrivés rapidement.
La difficulté n’est pas technique. Elle est souvent dans la représentation que l’artiste a de lui-même et de son rapport avec son public. Certains ressentent une forme de gêne à l’idée de « faire de la technologie » dans un espace qui valorise l’authenticité et le contact humain direct. C’est une tension réelle. Mais une affiche avec un QR code ne remplace pas le contact humain — elle le complète. Elle dit simplement : si vous voulez me remercier et que vous n’avez pas de pièces, voilà comment faire.
Le guitariste de la place du Capitole a fini par imprimer son QR code. Il me l’a dit par message quelques semaines après notre conversation : la prochaine fois qu’une femme le filmerait et lui dirait « c’était vraiment beau », elle aurait aussi un moyen de faire plus que ça.
Questions fréquentes
Quel pourcentage de personnes ne porte plus d'espèces en France ?
Les enquêtes de la Banque de France montrent une baisse continue de l'usage des espèces. Dans les zones touristiques, jusqu'à 50 à 60 % des visiteurs étrangers ne portent pas ou peu de liquide. Ce chiffre augmente chaque année.
Combien les artistes de rue perdent-ils à cause de la dématérialisation ?
Les témoignages d'artistes indiquent que 30 à 50 % des personnes qui s'arrêtent et apprécient ne donnent pas, faute d'espèces. Proposer une solution sans espèces permet de récupérer une partie significative de ces pourboires perdus.
Quelle est la solution sans espèces la plus simple pour un artiste de rue ?
Un QR code imprimé sur une pancarte ou une carte est généralement le plus simple — pas de matériel, pas de file d'attente, le public paie avec Apple Pay ou Google Pay directement dans son navigateur. Un terminal de paiement fonctionne aussi, mais traite les personnes une par une.
Les gens donnent-ils moins quand ils paient sans espèces ?
Pas forcément. Ceux qui n'avaient pas de cash n'auraient de toute façon rien donné. Parmi ceux qui paient, les montants sans espèces sont souvent des chiffres ronds — 5, 10 € — comparables ou supérieurs aux pièces habituellement données.


